LA SECONDE MORT OU LA MORT TERRESTRE

LA SECONDE MORT OU LA MORT TERRESTRE

Ensuite Allâh le Très-Haut place l’homme dans le monde terrestre pour la durée de sa vie, jusqu’à ce qu’il ait atteint le terme qui lui est fixé, les biens qui lui sont assignés et le lot qui lui est prescrit. Et quand approche sa fin, à savoir sa mort terrestre, alors descendent vers lui quatre Anges : l’un saisit le pied droit du mourant, l’autre son pied gauche, le troisième sa main droite et le dernier sa main gauche, afin d’enlever son âme. Quelquefois il arrive que les mystères du monde supraterrestre soient dévoilés au mourant avant qu’il râle, en sorte qu’il aperçoit ces anges.

Toutefois quand bien même la connaissance qu’il acquiert à leur sujet est réelle, il ne les voit pas conformément à leur valeur réelle en tant qu’appartenant au monde supraterrestre. Si sa langue est encore libre, il parle de leur existence ou de l’existence de quelques-uns d’entre eux. Parfois aussi il se parle à lui-même de ce qu’il voit, et l’on s’imagine que tout cela est une oeuvre que Satan accomplit en lui. Puis il se tait jusqu’au moment où sa langue est enchaînée, tandis que les Anges le tirent par les extrémités de ses doigts.
L’âme sort de son enveloppe comme une goutte d’eau s’échappe d’une outre. Quant au méchant, il est aussi difficile de faire sortir son esprit que d’extraire un clou de la laine mouillée’. Le Prophète ﷺ a dit :
__« Le mourant s’imagine que son corps est rempli d’épines ; il lui semble que son âme
doit sortir par le trou d’une aiguille, et que le ciel tombe sur la terre tandis que lui-même est placé entre les deux »(‘7❀)

Ka`b Al-Ahbâr’, interrogé au sujet de la mort, répondit :
__« C’est comme un rameau d’épines qu’on a introduit dans le corps d’un homme ; puis vient un autre homme, vigoureux, qui s’efforce de l’extraire, en coupant ce qu’il peut couper et en abandonnant le reste »

Le Prophète ﷺ a dit :
__« Certes une seule agonie au moment de la mort est plus pénible à supporter que trois cents coups d’épées » (20❀)

Quand la mort approche, le front du mourant se couvre de sueur, ses yeux s’égarent, ses côtes se soulèvent, son souffle devient bruyant, son teint jaunit.

Quand `A’isha (2❀) vit l’Envoyé d’Allâh ﷺ dans cet état, tandis qu’il était couché sur ses genoux », elle récita les vers suivants en retenant ses larmes :
__« Je donnerais ma vie pour la tienne ! Quelles sont les douleurs qui t’assaillent et de quoi souffres-tu ?Auparavant les génies ne t’avaient point touché, tu n’avais pas ressenti d’effroi qui te fit trembler. Pourquoi faut-il que je contemple ton visage semblable à une teinture qu’on fait tremper ? ».

C’est alors qu’apparaissent les angoisses de l’âme qui, au moment de la mort, changent la couleur du visage du mourant, à cause de la grandeur des souffrances qu’il doit endurer.
Lorsque l’âme se trouve resserrée dans le coeur, la langue devient muette, nul ne peut parler tant que l’âme se trouve rassemblée dans la poitrine, et cela pour deux motifs. En premier lieu, c’est que la poitrine est trop étroite pour permettre de parler tant que l’âme la remplit tout entière. En voici la preuve : quand un homme a reçu une blessure qui traverse sa poitrine, il demeure stupéfié, on le voit incapable de prononcer une parole. Tandis qu’en général un homme qui a été transpercé peut encore crier, celui dont la poitrine est transpercée tombe mort sans faire entendre sa voix.

Et voici la seconde raison : le mouvement de la voix a son origine dans la chaleur innée ; or quand il arrive à un homme que ce mouvement se congèle et demeure congelé, il ne peut plus respirer qu’en laissant se dissiper la force qui est rattachée au cerveau. Son souffle se modifie donc et s’altère sous l’influence de deux circonstances, l’élévation et le froid, car il a perdu la chaleur.
A partir de ce moment les états des morts diffèrent les uns des autres. Il y a des hommes que l’Ange transperce avec une lance empoisonnée qui a été trempée dans un poison de Feu. Alors l’âme s’enfuit, elle s’écoule en sortant et l’Ange la saisit dans sa main, tandis qu’elle tremble, plus semblable au vif-argent que toute autre chose. Elle a la grosseur d’une abeille, tout engardant son individualité humaine.

Ensuite les Anges s’en emparent. Il y a d’autres hommes au contraire dont l’âme est extraite lentement, lentement, jusqu’à ce qu’elle soit resserrée dans le larynx. Mais, il n’en reste dans le larynx qu’une partie détachée, reliée au coeur. Alors l’Ange la transperce avec cette lance que nous avons déjà décrite.
Car l’âme ne se sépare complètement du coeur que lorsqu’elle a été transpercée. Or le secret de cette lance, c’est qu’elle a été empoisonnée dans la mer de la mort. Lorsqu’on la place sur le coeur, sa vertu se propage de là dans tout le reste du corps, comme le venin le plus subtil. C’est dans le coeur en effet qu’est placé le secret de la vie, et le secret du coeur laisse des traces sur lui dès la création première.
Un scolastique a dit :
__« La vie n’est pas identique à l’âme ; la vie, c’est la fusion qui s’opère entre l’âme et le corps. Tandis que l’âme persiste à monter et à s’élever, le mourant est assailli par les
tentations. Celles-ci consistent en ce qu’Iblîs lance ses auxiliaires contre cet homme-là en particulier, il les emploie contre lui et le remet entre leurs mains » (23❀)

Ils viennent donc à lui pendant qu’il est dans cet état, et revêtent à ses yeux l’apparence de ceux qui ne sont plus, qui lui furent chers, qui sont morts et qui lui donnaient de bons conseils durant la vie terrestre,comme par exemple son père, sa mère, son frère, sa soeur, son ami intime. Ils lui disent :
__« Tu vas mourir, ô toi, un tel, et nous, nous t’avons déjà précédé. Meurs donc en juif, car c’est là la religion agréable au Allâh le Très-Haut. »

S’il se détourne d’eux et leur oppose un refus, il envient d’autres qui lui disent :
__« Meurs en chrétien, car c’est là la religion du Messie, par laquelle il a abrogé celle de Moïse. »

Ils lui rappellent ainsi les articles de foi de chaque religion. C’est en cette circonstance Qu’Allâh le Très-Haut séduit ceux dont il a résolu l’infidélité.

Tel est le sens de cette parole d’Allâh le Très-Haut :
__« Ô Seigneur, ne rends pas nos coeurs infidèles, après que tu nous as guidés dans le droit chemin »

donne-nous une grâce venant de ta part, car c’est toi qui est le Souverain ce qui signifie : ne rends pas nos coeurs infidèles au moment de la mort, puisque depuis si longtemps tu nous as guidés dans le droit chemin. Quand Allâh a résolu de diriger un homme et de l’affermir, il envoie vers lui l’Ange de la grâce (on dit que c’est Gabriel).

Celui-ci chasse les démons loin du mourant et fait disparaître la pâleur livide de son visage, en sorte que le mourant sourit infailliblement. Souvent on voit le mourant sourire de joie dans cette situation à cause du bon Ange qui est venu à lui par grâce d’Allâh le Très-Haut.

Et l’Ange lui dit :
__« Ô toi, un tel, ne me connais-tu pas ? Je suis Gabriel, mais ceux-ci sont tes ennemis, les démons. Meurs dans la religion orthodoxe, la religion musulmane.»

Il n’est pas de chose plus aimable et plus réjouissante pour l’homme que cet Ange.

C’est là la parole d’Allâh le Très-Haut :
__« Donne-nous une grâce venant de ta part, car c’est toi qui es le Souverain Dispensateur » (25❀)

Ensuite le mourant est saisi au moment où l’Ange le transperce. Or il y a des hommes qui sont transpercés pendant qu’ils sont en prière, d’autres pendant qu’ils dorment, d’autres pendant qu’ils vaquent à leurs occupations, d’autres enfin pendant qu’ils sont adonnés au jeu : car c’est un coup imprévu, et l’âme est enlevée d’une seule fois. Il y a des hommes qui, lorsque l’âme atteint leur gorge, voient apparaître à leurs yeux les gens de leur connaissance qui les ont précédés, et ceux d’entre leurs voisins qui sont morts les entourent.
Alors le mourant pousse un mugissement que toute chose entend sauf les hommes : si ceux-ci l’entendaient, ils mourraient.
La dernière chose qui se perde chez le mourant, c’est l’ouïe, car la vue se perd au moment où l’esprit se sépare tout à fait du cœur. Mais l’ouïe se conserve jusqu’à ce que l’âme ait été enlevée.

C’est pourquoi le Prophète a dit :
__« Répétez à vos morts le témoignage qu’il a pas d’autre Allâh que Allâh » (26❀)

Toutefois il a défendu de le leur répéter trop souvent à cause de la terreur immense et du chagrin déchirant qu’ils ont à supporter.
« Quand vous regardez un mort et que vous voyez que sa salive a coulé, que ses lèvres se sont contractées, que son visage est devenu noir, que le blanc de ses yeux se montre, sachez qu’il est damné et que la réalité de sa damnation dans l’autre monde vient de lui être dévoilée. Mais si vous voyez le mort avoir la bouche sèche, comme sil riait, le visage serein, les yeux à demi fermés, sachez alors qu’il vient de recevoir la bonne nouvelle de l’avenir réjouissant qui l’attend dans l’autre monde et que la réalité du sort honorable qui lui est réservé vient de lui être révélée » (27❀)

— ABÛ HÂMID AL-GHAZÂLÎ —

« LA VIE APRÈS LA MORT EN ISLAM »
ad-Durra al-Fâkhira
Traduit de l’arabe par Lucien Gautier
Revue et annotée par Abû Ilyâss Muhammad Diakho
Les Éditions Albouraq

(‘7 ❀) Comparer p. 400, 1. 14 ss.

(2Ô❀) Comparer Ibyd; p. 400,1. 5.

(2❀) Nous verrons plus loin que c’est un des privilèges du vrai croyant d’avoir son tombeau illuminé pendant le temps qui s’écoule entre la mort et le jugement.

(23 ❀)Comparer Wolff, Muh. Eschat. Chap. VII (p. 30 ss, trad., p. 33 ss).

(25❀) Coran 3, 6. Voir ci-dessus.

(26❀) Comparer Ihy2, p. 402,1. 16 ss.

(27❀) Comparer Ihyâ, p. 402, 1. 13 ss. D’après ce passage, celui à qui Allâh fait grâce a le front humide, les yeux pleins de larmes et les lèvres sèches. Au contraire le mourant destiné au châtiment râle comme quelqu’un qu’on étrangle, son teint devient jaune et ses lèvres violacées.Il n’y a pas accord complet entre les deux descriptions.

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